Carnets mai-juin 2016

Carnets mai-juin 2016

10 mai. Au téléphone avec Jean-Michel Vovk devant la prison de Saint-Gilles. Chaque fois, je suis étonnée du calme sur cette place toute arrondie, entourée d’arbres. Nous parlons d’Henri Ronse et de cette période où Jean-Michel a bcp travaillé avec lui. Il me communique son enthousiasme. J’ai l’impression qu’Henri Ronse est juste à côté de moi, derrière les murs de la prison, et qu’il va sortir d’ici quelques jours. Tout ça n’aura été qu’une immense rigolade. Je me rends compte que je ne parviens pas à imaginer Henri Ronse en position de faiblesse. Difficile de concevoir que son arrestation et l’exil qui a suivi aient pu être un réel cauchemar. On dirait un roman.

16 mai. Marie Poumarat vient me chercher sur la place du village (pas loin de Vernouillet, en Normandie). Nous allons en voiture jusqu’à la maison troglodyte d’Henri et de Nicole. Je vois le panneau « Sente des déserts » et je me souviens du moment, et de l’endroit, très précis, à Bruxelles, où j’avais lu ce nom : « Sente des déserts » dans le livre de René Zahnd. C’était rue Tasson-Snel à Saint-Gilles. On entre par la cuisine et je vois sur la faïence au-dessus de l’évier, un petit personnage de Jephan de Villiers. On passe devant les livres d’Henri Ronse. Marie m’a préparé des tomates farcies. Un de mes plats préférés. Comment ai-je réussi à arriver jusque là?  La première fois que Marie a rencontré Ronse, c’était rue de la Roquette à Paris. Elle venait de voir sa mise en scène de L’île des morts. De Strindberg. Au théâtre Oblique. Marie me donne le numéro de téléphone de René Zahnd. Nicole est malade. Nous avons mangé et discuté comme deux amies qui se retrouvent. Étrange.

18 mai. Au téléphone, Marcel Dossogne a joué les vieux bougons. M’a dit « j’suis un méchant moi ». Sa voix est intimidante, mais il est très drôle. Quelques semaines plus tard, je l’attends, un peu inquiète. Surprise. Finalement il n’a rien à voir avec sa voix. Il est beaucoup plus jeune et moins renfrogné que ce que j’imaginais. Visage doux. Il est terriblement ému de parler d’Henri Ronse. Il a connu le Théâtre Oblique. Paris. Marseille. Lille. Orléans. Les trottoirs de la Cannebière recouverts d’affiches pendant la nuit. Une maison dans le sud de la France où il attend qu’H. Ronse lui envoie sa paie pour pouvoir rentrer. Le Musée d’Orsay. … En me dévoilant certaines choses, il épaissit encore le mystère. Laure Guizerix, Bruno Sermone, Jean Bollery, José Quiroga, Elisabeth Holier, des noms inaccessibles. Toute un monde qui n’existe plus. Et Marie-Ange Dutheil. Un fil conducteur entre Bruxelles et Paris. Presque dans tous les spectacles de Ronse elle est là. Immuable. Venue d’une époque très ancienne. Comme si elle était née sur une scène (ou dans un livre). Il y a toujours un personnage qu’elle incarne : le théâtre, c’est elle. Sa voix. Son nom plonge dans un silence chargé de respect et de je ne sais quoi qui laisse un sourire au coin des lèvres.

19 mai. Trouvé un texte de J-P Toussaint qui parle du mystère de certains noms. Marie-Ange Dutheil. Babette de Wée. On dit que quand Ronse est revenu en Belgique elle l’a suivi. On dit qu’elle habitait galerie de la Reine. Qu’elle vivait avec une femme (qu’elle a accompagnée dans la mort). Je l’imagine, la nuit galerie de la Reine, dans le froid, grande, dans un long manteau de fourrure, seule, rentrant d’une représentation. Soudain, je comprends pourquoi ce lieu est incomplet, en attente. Cette étrange atmosphère Galerie de la Reine, on ne sait pas trop bien ce que c’est. Maintenant pour moi, c’est l’absence de Marie-Ange Dutheil.

20 mai. Cécile Henry, une des trois actrices d’Aglavaine et Sélysette, a arrêté le théâtre. Ses coordonnées sont introuvables sur internet. Heureusement en décembre dernier Anne Beaupain m’a griffonné un ancien numéro sur un petit papier. Que j’ai retrouvé. Le numéro est encore bon. Je sens au téléphone que Cécile n’a plus envie de parler du théâtre. Elle se souvient d’une lettre d’Akarova à propos du spectacle. Elle me parle de danse. Comment la présence d’Akarova les avait touchés, les trois filles et Julien. Je lui parle de mémoire. De mémoire des lieux. De mémoire éparpillée. Ce spectacle avec Julien –Aglavaine et Sélysette– a visiblement été vraiment important. Trois lieux se mélangent dans sa mémoire. La rue du Viaduc et le Théâtre du Grand midi. Puis la maison de Catherine Simon avenue de l’Hippodrome. Nous nous retrouvons aujourd’hui à 11h30 rue du Viaduc.

26 mai. Pendant longtemps, j’ai pris mon café au bar parallèle place Fernand Cocq, comme Nathalie Willame. Toujours très belle et très élégante. Fumeuse. Parfois accompagnée de sa fille Sacha. Un jour, en terrasse je lui ai parlé d’Henri Ronse. Il y a déjà un bail. Elle m’a raconté une scène mémorable entre Reno Rikir et Henri Ronse. Reno Rikir, un acteur dont Fabrice Rodriguez m’a parlé : « c’était l’alter-ego de Ronse ». Peut-être même qu’il m’avait déjà raconté la fameuse histoire. Je ne sais plus. Des années ont passé. Je n’ai pas encore retrouvé Reno Rikir. (Il a arrêté le théâtre).

27 mai. Nous nous retrouvons rue du Viaduc avec Nathalie. Elle fait partie de la bande de La mort de Danton (1994) : une quinzaine sur scène. Beaucoup de tout-jeunes comédiens, à peine sortis du conservatoire. Nathalie, un chouilla plus âgée, venait d’avoir un bébé.

31 mai. Sans l’avoir vue, j’ai maintenant en tête une très belle scène avec Nathalie. Un long monologue. Elle est en robe de nuit longue et blanche. Les cheveux longs détachés tombant dans son dos. Je vois une grande fenêtre. Dans la chambre de Danton. C’est une prostituée. Elle appréhendait l’accoutrement de prostituée mais elle a cette belle longue robe blanche. Elle se souvient que Ronse montrait des mouvements très délicats, très gracieux et lui indiquait des atmosphères. Lorsqu’ils ont repris la pièce, lors d’une répétition, elle ne retrouve plus son personnage, elle a perdu le lien, la connexion spéciale avec son rôle. Elle est mécanique. Et là, Ronse lui dit de repenser à quelque chose dans la soirée, ou dans la nuit, pour se préparer. Elle ne sait plus ce qu’il a dit. C’était quelque chose entre eux. Elle ne sait plus quoi. Le lendemain tout était là de nouveau.

02 juin. J’appelle enfin Benoît Verhaert. Je suis rue du Page. Je laisse un long message sur son répondeur. Il rappelle presque tout de suite.  Je décroche et je me dis: « ça y est, il va s’énerver en me disant qu’Henri Ronse était un sale type et qu’il ne veut pas en parler ». En fait, non, il est intrigué. Il n’en a jamais vraiment eu contre Ronse. Les choses ont été un peu plus compliquées que ça.

08 juin. Muriel Clairembourg. Élève de Julien Roy au conservatoire de Bruxelles, comme Cécile Henry et Anne Beaupain. (Et beaucoup d’autres croisés ici: Rachid Benbouchta, Benoît Verhaert, Michaël Delaunoy, etc…). Anne, Cécile et Muriel ont travaillé Beckett et Maeterlinck avec Julien et lui ont demandé de prolonger l’aventure d’Aglavaine et Sélysette pour en faire un spectacle pro. Leur premier. Après, il y a eu Pelléas et Mélisande, puis Elektra d’Hofmannsthalau Théâtre National. Je crois que ces quatre-là s’étaient trouvés. Et avaient trouvé un auteur dont l’univers les réunissait très fortement: Maeterlinck. C’était il y a presque 24 ans. Cette expérience est restée fondatrice pour chacun d’eux. Elle continue aujourd’hui de donner un sens à leur parcours.

15 juin. Catherine Salée. Encore au conservatoire de Liège quand elle a été choisie par Ronse pour La mort de Danton. Elle a détesté le travail avec Ronse et a voulu partir. Ses profs lui ont dit qu’il n’en était pas question. Pour Catherine, c’était « du vieux théâtre ». Ce sont les liégeois qui utilisent cette expression. Elle a aussi en mémoire l’histoire -dont ils se souviennent tous- de Reno Rikir et d’Henri Ronse. Elle a une conscience très aigüe d’où elle était, d’où elle a vu la scène. Sa position d’élève qui s’ennuie donne de l’épaisseur à ce que j’imagine des répétitions de La mort de Danton. Elle est très concrète. Elle plante des images savoureuses dans ma mémoire. Une sorte de contre-champ inaperçu. C’est l’observateur qu’on oublie, qui s’endort parfois. Un jour elle n’arrive pas à monter sur scène (chaussures qui glissent et plan incliné). Personne ne remarque qu’elle n’est pas là. Elle en pleure de rire et de désespoir.

19 juin. Croisé Jean-Michel dans le Parc rue du Viaduc en allant chercher la clé du théâtre. Pas reconnu. On se retrouve devant la porte. Il me parle de la voix de Ronse à 20 ans.  Il a écouté Radioscopie. C’est ce qu’on trouve sur le site de l’INA à propos de Ronse. Moi aussi, c’est la première chose que j’ai trouvé et entendu. Henri Ronse à 20 ans chez Jacques Chancel. Henri Ronse devenu un inconnu ici aujourd’hui, était, à 20 ans dans l’émission  la plus célèbre de Radio France. C’est vrai. Jean-Michel me parle de cette voix, douce et jeune, en décalage avec le souvenir qu’il a de Ronse.

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