Carnets ma-avril 2016

Carnets mars-avril 2016

01 mars. Colette Emmanuelle. Après plusieurs échanges avec son mari, c’est enfin Colette Emmanuelle que je vais rencontrer aujourd’hui dans sa maison de la mer du Nord. Dans le train, je relis mes notes. Et toujours cette image en tête : ce cri qu’on n’entend pas. Une photo de L’ignorant et le fou, pièce de Thomas Bernhard mise en scène par Ronse. Colette et Jean sont venus me chercher à la gare de Coxcyde. Le vent souffle. Il fait froid. Je crois que Colette est intimidée aussi. Par le micro, pas par moi.

05 mars. Contacter Benoît Verhaert.  Je traîne depuis trop longtemps. Il a joué au NTB avec Fred Topart et Colette Sodoyer. Son adaptation de l’Étranger. Comme je connais Colette, je l’appelle d’abord. Elle est en train de faire un gâteau. Elle se rappelle qu’ils ont joué un mois à guichet fermé et qu’ils n’ont jamais été payés. Elle a l’air encore un peu en colère. Elle n’a rien à dire de positif sur cette expérience. Elle se souvient que Benoît ne voulait plus entendre parler de cette pièce et a tout laissé tomber. Pourtant, ils avaient eu de très bons retours. Elle a beau me dire que ça fait 20 ans et que, justement depuis il a repris son adaptation de L’Étranger, je n’ose plus. J’ai l’impression qu’il va m’envoyer méchamment sur les roses.

11 mars. Je viens de terminer Nuits avec ombres en couleur lorsque le téléphone sonne. Le livre est là devant moi sur la table du Supra Bailly. C’est Julien Roy. Hasard? Je lui dis. Ça le fait rire. C’est grâce à Henri Ronse que je lis Paul Willems. Il pleut dans ma maisonElle disait dormir pour mourirLe pays noyéLa Ville à voileLa Vita breve. Tout ce que je trouve rue Mercelis et chez les bouquinistes. Là, c’est Nuits avec ombres en couleur. Et c’est le personnage de Vincent qui m’appelle! J’ai dû attendre longtemps ce livre. Il était dans une bibliothèque à l’autre bout de la ville. Comment ne pas être sous le charme d’un titre pareil? À savourer en attendant la lecture, un poème en soi. Pour Julien, la découverte de Willems, c’est d’abord Blessures, le roman, pas les pièces, même s’il les connaissait. Le moment où il a vraiment été touché. Il me raconte ça. Et aussi sa surprise de trouver, bien plus tard, dans la nouvelle édition de Blessures, une photo de lui, celle du personnage de Vincent. Il en a été très ému. En rentrant à la maison, je me précipite pour vérifier qu’on parle bien de la même photo. Et en effet, elle est bien là. Dans Blessures.

13 mars. Un après-midi de mars, quelqu’un a toqué à la vitrine du théâtre, rue du Viaduc. C’était la première fois que quelqu’un passait et s’arrêtait pour regarder à travers la vitre. C’était Claudine Charles (évoquée par Julien à propos de sa première mise en scène Le peuple des souris). Elle me parle d’oralité et de Laurent Gaudé.

14 mars. Rencontre avec Rachid Benbouchta. Depuis ma première visite avec Fanny ce nom trotte dans ma mémoire. Autant que celui de David Lempereur. Dans les anciens bureaux, il y avait une affiche de Saleté. Je n’en suis plus sûre. Peut-être que je reconstruis. Fanny m’a tellement parlé de Saleté. Elle est allée à Avignon avec le spectacle. David est tombé d’une échelle ou plutôt d’une tour supportant un projecteur. Rachid courrait sur les murs et les faisait tomber à la fin du spectacle. Fanny et Fred (Haugness) retenaient les murs. C’était assez dangereux. Elle se dit maintenant que c’était un peu fou. Comme elle m’a expliqué, on finissait toujours par suivre Henri. Peu importe ce qu’il demandait, on le suivait. Ça valait la peine. On savait que quelque chose allait en sortir. Rachid est là. J’ai trouvé son numéro sur comedien.be. Il a presque débuté ici, rue du Viaduc. Avec Fred Dussenne. Dans Cassandre Graffiti (V. Mabardi)Il se souvient d’une lettre de Véronika aux acteurs. Elle leur disait : « le respect ne m’intéresse pas ». Rachid est très émue de parler de Ronse. Saleté est un long monologue et il l’a joué pendant très longtemps. Le rapport  avec son metteur en scène a été très intense. Confirmation : Rachid préparait bien Hamlet, pour le théâtre des Martyrs, comme me l’a dit David (Lempereur).

18 mars. Janie. En passant beaucoup de temps sur aspasia je découvre des choses insolites. Janie la comédienne qui m’a donné le numéro de Fred Dussenne a joué dans Nuits avec ombres en couleurs. Pas avec Ronse, elle est trop jeune, mais quand même. Ça paraît anodin dit comme ça. Mais qui connaît Paul Willems? Qui a joué Paul Willems? Cette vieille idée d’inscrire des acteurs plus jeunes dans mon projet renaît. Des acteurs qui n’ont pas connu le NTB. Ils ne le savent pas, mais leur histoire est, pour une petite part, liée à celle du NTB parce que Paul Willems est lié au NTB et à Henri Ronse. Janie n’a pas joué avec Julien Roy et Marie-Ange Dutheil mais dans mon esprit, elle aurait pu. Que reste-t-il des interprétations successives d’un personnage?

Le 12 avril. Rencontre avec Jacqueline Bir. Hier soir, j’ai eu peur qu’elle annule. C’est la seule date qu’on avait pu trouver et j’étais sûre que c’était maintenant ou jamais. Pour revenir dans un lieu chargé de mémoire, il y a, dans certains cas, un immense pas à franchir. Prendre le risque du vertige. Je sens parfois de grosses réticences. Je comprends. Mais je sens aussi une envie (une nécessité?) de le faire. Quel interêt? J’insiste. On ne revient pas sur les pas d’une seule personne mais sur une multitude de pas qui se sont croisés à cet endroit précis. Et Jacqueline Bir est là. Elle est venue malgré cette hésitation que j’avais bien sentie. Comme Claudine Charles, elle est très sensible au lieu et à toutes les voix qui suintent des murs.

25 avril. Avenue Albert. Pas très loin des Impressions Nouvelles. Dans le sac de cassettes que Julien m’a confié en novembre, il y a une carte de visite. Celle d’Anne-Marie La Fère, ancienne journaliste à la RTBF. Me voilà chez elle. Chaque rencontre est précédée d’une attente, d’un imaginaire, de lectures. J’ai lu un livre d’Anne-Marie (elle a écrit plusieurs romans). En toute tranquillité. Nous n’allons pas devoir en parler. Nous allons parler d’autre chose. Son appartement est typiquement bruxellois, chaleureux. Trois pièces en enfilade avec vue sur les jardins à l’arrière. Apaisant. Ce type d’appartement me rappelle toujours mon arrivée à Bruxelles. Et la découverte de cette sérénité possible dans la ville qui abrite tant de terrasses et jardins. Cette sensation d’être accueillie, attendue, qui sait? Je reconnais une gravure de Camille De Taye. L’image me rappelle quelque chose. C’est un costume de la Sonate au clair de lune. Auteur : Ritsos. Une révélation : Ismène, Phèdre, Hélène, Agamemnon. Je pense que beaucoup ont découvert Ritsos grâce à Ronse. Camille de Taye était un ami d’Anne-Marie. Il a beaucoup travaillé avec Ronse. Elle me parle longuement d’Une musique de cuivre aux fenêtres des incurables. Spectacle-parcours donné aux Magasins Waucquez (bien avant le musée de la BD) à partir de textes de Maeterlinck. Souvenir fasciné de ce spectacle où la scénographie de De Taye incluait les odeurs. Odeur d’acier. Odeur de pin. Odeur de pomme.

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