Carnets sept-oct 2016

Carnets sept-oct 2016

03 septembre. On a tous les outils pour trouver les infos immédiatement. Et pourtant il nous faut encore le temps d’emmagasiner, de laisser faire et de laisser sédimenter. Laisser le temps que les trajets se fassent à l’intérieur de nous. De toute façon il y a trop d’informations. Beaucoup trop. Le réel est confus et obscur. Henri Ronse suivait Marcel Lecomte dans les rues de Bruxelles la nuit. Ils étaient une bande. Ils écrivaient. Il m’a fallu beaucoup de temps avant que remonte l’info “Marcel Lecomte était un écrivain” et donc qu’émerge l’idée-action “Cherche ses livres!!!”. Pourtant je cherche sans arrêt des livres (en lien de près ou de loin avec le NTB).

04 septembre. J’avais cette vision d’une bande qui écrit des textes la nuit dans les cafés. Ronse était dans la lumière, le personnage que suivait la bande, dans l’ombre. Je l’acceptais. Temps de maturation, opaque et incompressible. Soudain ça devient implacable et sans detours. Les connexions sont là mais il faut les révéler. Ce qui est virtuel devient sensible. Comme en photo, l’info se révèle.  Je crois que c’est Monique Dorsel qui l’a révélée. Qui a fait fusionner et qui a connecté deux souvenirs. C’est elle qui a nommé cet écrivain qui se balladait avec des livres sous le bras et une bande qui le suivait.  Ronse parlait de Marcel Lecomte mais ailleurs, à propos d’autre chose.

05 septembre. Bibliothèque rue Mercelis. Les livres de Marcel Lecomte. Tous ne sont pas là. Finalement il n’y en a qu’un dans les rayons. Je commence par un truc que d’habitude je n’aime pas du tout. La petite collection Poètes d’aujourd’hui (Seghers) : Marcel Lecomte par Marie-Thérèse Bodart. Suprise. Tilt. Marcel Lecomte poète surréaliste. C’est par Lecomte que Ronse a rencontré Magritte. Le Vertige de l’instantIl est un espace hors de l’espaceL’Alphabet des rapports secrets, l’Objet Familier. Une sensibilité et une écriture au cœur du mouvement surréaliste : « …ce qui change en nous, en deçà des mots, c’est la réponse intérieur que nous donnons aux choses« .

06 septembre. Dans queslques jours je dois rencontrer Nausicaa Dewez, rédactrice en chef du Carnet et les Instants, revue des Lettres belges francophones (Service de la Promotion des Lettres). Je ne vois rien sur le site qui rappelle que ce titre est emprunté à Marcel Lecomte. Oui, Le Carnet et les Instantsc’est lui.

07 septembre. Marcel Lecomte ou le don de seconde rencontre. Article de Claude Leroy paru dans la revue Europe en avril 2005. Cette revue se trouve à la bibliothèque de Laeken. La bibliothèque d’Ixelles demande pour moi une photocopie de l’article.

21 septembre. Je repense à l’Automne grec du NTB. Aujourd’hui quel automne vivons-nous?

22 septembre. Les refuges: librairies, bibliothèques, cimetières, cafés. Les cimetières sont trop loin.  Autour de moi j’ai des cafés  et un bouquiniste. Chez un bouquiniste, plus les recoins sont nombreux, mieux c’est. Plus le contraste avec l’extérieur est frappant, mieux c’est. L’histoire des objets se superpose aux textes. Les livres ont échoués là, pourquoi? Devant nous. Ils nous relient à un auteur, mais à tout autre chose, en même temps. La vitrine déjà fait rêver à ces questions. En plus de l’invitation et du désir de lecture, elle pose déjà la question de la transmission et du temps. Ces livres-là n’obéissent pas au rythme actuel des sorties littéraires. Ils sont ailleurs et nous emmènent ailleurs. C’est dans le panier devant chez Nijinsky que j’ai trouvé La Cantate à trois voix.

03 octobre. Je ré-écoute Bruxelles dans les jardins noirs. Une émission de Thierry Génicot (cassette prêtée par Julien). Henri Ronse parle à la radio de peinture. De symbolisme. De Baudelaire, de Maeterlinck, de Rodenbach. La Mort de TintagilesBruges la morte. Les deux autres intervenants ne me touchent pas, mais quand Ronse parle, les peintres et les écrivains prennent chair. Ronse me plonge dans les œuvres comme  comme s’il avait vécu aux côtés des artistes, qu’il avait réfléchi avec eux, qu’il les avaient côtoyés tous les jours. J’ai l’impression qu’il parle de l’intérieur. Qu’il a toujours été, qu’il est dans les œuvres. Accès direct. Ces œuvres sont une matière qu’il a travaillé, une matière qui le nourrit. Il ne les étudie pas. Il les porte en lui, il les sculpte, il sait les transmettre. Sa voix n’y est pas pour rien.

11 octobre. Récupéré Théâtre Intime de Strindberg. Où avais-je lu d’abord que Strindberg avait crée son théâtre intime à Stockholm? Un parallèle s’était créé pour moi avec le petit théâtre de la rue du Viaduc. Parallèle de plus en plus présent en lisant les Écrits sur le théâtre de Strindberg. Sauf que Ronse ne fait pas comme Strindberg jouer ses propres pièces. Mais quand même… Comment ne pas faire le lien de ce petit lieu avec tout le théâtre de chambre de Strindberg. Les préoccupation d’un directeur de théâtre. D’un auteur en lien étroit avec ce directeur. Ronse plane sur ma découverte de Strindberg.

20 octobre. Premier numéro de la revue Obliques. Sur Strindberg. Récupéré à Paris. Le numéro que m’avait montré Marcel Dossogne. Je commence à lire alors même que je suis plongée dans Meyerhold (biographie par Wanda Bannour). Ronse lié à Strindberg. Par le théâtre intime. Par le n°1 de la revue qu’il a fondée. Par Marie Poumarat dans ma mémoire. Par tous les textes de Strindberg qu’il a mis en scène: La Danse de mort, La Sonate des spectres, L’île des morts, Mademoiselle Julie, Inferno, Le Pelican. 

21 octobre. J’avance dans mes lectures et toujours se superpose Bergman à l’univers de Strindberg. Comme  un double. Irrémédiablement lié. Un entretien avec Strindberg publié en 1909.  Question: Comment se fait-il que vous soyez particulièrement attaché à la nature de l’archipel? Réponse : « Ça a été comme une révélation quand à l’âge de dix-sept ans (peut-être) j’ai vu notre archipel pour la première fois. (…)nous étions dans un bois (…)  au sommet d’une montagne; soudain, au bord d’une falaise, j’ai aperçu la mer – et les îlots. Mais je n’ai pas compris ce que je voyais; la mer bleue ressemblait au ciel et les îlots étaient des nuages qui nageaient dans tout ce bleu! Je suis tombé en extase et en pleurs (…) Ce n’était pas la terre, c’était autre chose. Qu’était-ce? Un souvenir ancestral? Je ne sais pas! Mais depuis j’ai sans cesse désiré y retourner; et je le désire encore (…) Il y a trois ans seulement, j’ai eu la même impression merveilleuse en voyant les premières grandes baies; quelque chose de supraterrestre; et le sentiment qu’elles montaient, qu’elles ne reposaient pas selon le niveau d’eau ! La solitude, le silence, la pureté (de l’eau), où un manoir, une ferme, un champ n’apparaissent que comme des choses laides, qui dérangent! » Je vois des images de l’île de Bergman, des images jamais vues, nées de ce que Liv Ullmann raconte de cette île.

28 octobre. Meyerhold. Un nom bizarre repéré dans la bibliothèque de mes parents. Nom retenu parce que mon père a trouvé par hasard cette biographie écrite par son ancienne prof de philo. Je me souviens très bien avoir jeté un œil et m’être dit, un peu déçue: « ah, du théâtre… pas vraiment envie, on verra plus tard ». Quand même, ce nom me paraissait très intrigant et je n’ai jamais oublié que ce livre était là. Et puis dans une émission de radio interrogeant Henri Ronse, ce nom réapparaît à propos de Maeterlinck. Il dit que Maeterlinck est si extrême dans son théâtre, que c’est par lui que commence tout metteur en scène qui se lance dans une expérimentation nouvelle. Il évoque Meyerhold et son Théâtre-Studio. Retour au livre sur Meyerhold, presque 20 ans après. Il n’a pas bougé de la bibliothèque de mon père. On me l’a dit une fois : Ronse fait découvrir ce qu’on ne connaissait pas, mais il a aussi cette capacité de réveiller en nous des choses laissées en suspens.

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